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Le Waterloo de l’électricité

Défendre vraiment notre filière nucléaire, c’est reconnaître la situation catastrophique dans laquelle elle se trouve aujourd’hui.

Alors que les prix de l’électricité atteignent des sommets et que la crise énergétique pèse déjà sur le budget des ménages et des entreprises, EDF annonce prolonger l’arrêt de quatre réacteurs nucléaires, dans les centrales de Cattenom et de Penly. Pourquoi cette nouvelle, qui devrait susciter la fureur des citoyens et des politiques, n’est-elle accueillie que par une indifférence gênée ?

Prendre la mesure de cette annonce nécessite de dissiper une illusion. En France, la crise énergétique actuelle ne provient que marginalement de la guerre en Ukraine car la Russie ne représente qu’une faible part de nos approvisionnements. Notre problème énergétique trouve son origine principale dans la situation catastrophique de nos centrales nucléaires : trente-deux réacteurs nucléaires sur 56 sont à l’arrêt en cette fin de mois d’août. Aux opérations de maintenance habituelles s’ajoutent des problèmes de corrosion. Quant au chantier de l’EPR, il connait 11 ans de retard et 15 milliards de surcouts.

Alors que la France est habituellement le premier exportateur d’électricité en Europe (autour de 50 TWh par an, net), son renchérissement pourrait être une bonne nouvelle pour notre industrie. Hélas ! C’est au moment où l’électricité atteint ses prix les plus hauts que nous n’en avons jamais autant importé.

EDF espère pour l’hiver une légère amélioration de la production, pour atteindre environ 280 TWh, contre presque 400 normalement. Mais la différence, plus de 100 TWh, reste énorme et les coupures de courants deviennent probables. Cette crise historique, un éditorialiste de Bloomberg lui a récemment donné le nom de « Waterloo de l’électricité ».

Oppositions binaires

Pourtant, en France, les réactions sont étonnamment discrètes face à l’impéritie actuelle et à l’effondrement de ce qui était autrefois un fleuron industriel. Le gouvernement culpabilise les usagers avec des incantations à la sobriété énergétique et espère peut-être détourner l’opprobre sur les Russes. En face, les antinucléaires se mordent la langue, car demander plus d’électricité nucléaire serait reconnaître combien notre pays en a besoin. Bref, les oppositions binaires du jeu politique habituel contribuent à étouffer une discussion pourtant nécessaire.

Pourtant, il faut redémarrer nos centrales nucléaires au plus vite. A cette fin, il est nécessaire de décaler au printemps les arrêts pour maintenance de nos centrales – en tout cas celles pour lesquelles il n’y a pas de risque immédiat. Et pour cela, le gouvernement doit demander à l’Autorité de sureté nucléaire (ASN) les quelques mois qui nous permettront de passer l’hiver. Il faut mettre en regard le risque nucléaire modeste et distant avec un risque économique majeur et imminent. Osera-t-il le faire ?

A plus long terme, il faut remettre à plat la stratégie et la gouvernance de la filière. La situation est en partie causée par l’ambiance de fin de règne autour de l’actuel PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy. Mais la raison de la crise tient également aux errances des politiques qui, pendant les quinquennats de François Hollande et d’Emmanuel Macron, ont organisé la diminution de la production nucléaire.

Irresponsabilité

Pour poursuivre la métaphore militaire, et passer de 1815 à 1940, Marc Bloch, dans L’étrange défaite, écrivait : « A qui la faute ? Au régime parlementaire, à la troupe, aux Anglais, à la cinquième colonne, répondent nos généraux. A tout le monde, en somme, sauf à eux. » La même irresponsabilité semble flotter sur notre secteur énergétique.

En absence de contrepouvoir, l’entre-soi distille un poison mortel, celui du silence. Et la nationalisation d’EDF est de ce point de vue certainement une mauvaise idée, car elle taiera les timides voix qui pourraient encore s’exprimer. Une fois l’État débarrassé des autres actionnaires, qui critiquera les décisions de la direction ou les demandes de la Commission de régulation de l’énergie (CRE) désormais dirigée par Emmanuelle Wargon – qui est moins une experte du sujet qu’une lige du président ?

Défendre vraiment notre filière nucléaire, c’est reconnaître la situation catastrophique dans laquelle elle se trouve aujourd’hui, pour changer profondément sa gouvernance. C’est critiquer vertement ses défauts pour espérer les résoudre, c’est trouver les nouveaux dirigeants qui sauront insuffler la transformation nécessaire. C’est aussi la seule manière sérieuse de défendre vraiment le pouvoir d’achat des Français et l’avenir de la planète.

Ce texte a été publié initialement sur L’Opinion le 1er septembre 2022.

Olivier Blond dirige l’institut Brunoy pour une écologie des solutions.

Une réponse sur « Le Waterloo de l’électricité »

Cet article est comme beaucoup d’autres sur le sujet complétement pertinent. Je le complète en indiquant que le sabordage d’EDF ne date pas d’hier. Il a commencé avec la fermeture de Creys Malville réacteur surgénérateur et aussi incinérateur démontré. A cette époque nous avions trente années d’avance. Le coût quelques 20 Milliards d’euros plus les coûts de déconstruction en cours malgré un cœur neuf en piscine et un réacteur utilisé à peine à 20 % de sa capacité. Ensuite suivent la fermeture de Fessenheim pour une valeur résiduelle d’utilisation possible de quelques 4 Milliards d’euros. L’EPR prototype initié à l’époque comme devant être le REP 2000 en association avec les allemands a quant à lui été sabordé par ces mêmes allemands désirant un design ultra renforcé et abandonnant sa contribution pour que le prix de l’énergie en France soit plus bas qu’en Allemagne afin de ne pas favoriser une industrialisation préférentielle au bénéfice de la France. Souvenons-nous de l’époque d’inflation et valorisation des monnaies différentielles entre l’Allemagne et La France avant l’euro.
Puis vient le grand carénage où il est question d’investir environ 800 millions d’euros par tranche pour espérer prolonger la vie des réacteurs pour 20 années supplémentaires soit un cout de 50 Milliards d’euros.
A l’époque de l’ouverture du capital EDF et l’ouverture des marchés il fallait que le mariée soir belle. Elle l’a été en diminuant les effectifs techniques d’EDF d’environ 10000 techniciens et ingénieurs qui auraient pu couvrir les déboires de l’EPR de Flamanville. Puis viennent des incidents comme la corrosion sous contrainte nécessitant sous le regard des autorités de sûreté que l’on résolve le problème. En soi ce problème n’est que technique et ne soyons pas surpris que l’on pourrait le découvrir ailleurs et si on le cherche sur d’autres réacteurs en service dans le monde comme déjà on a résolu d’autres problèmes techniques comme le changement des générateurs de vapeur et les couvercles de cuve par exemple. A savoir que les autorités de sûreté américaines on déjà licenciées les centrales en ne faisant aucune modification du type post Fukushima car ne correspondant pas au design d’origine. Il suffit de regarder le cours de l’action qui au moment où il était au plus haut a permis à l’état déjà de piquer dans la caisse pour rénover nos universités. Souvenons nous de la colère de NS lorsque l’action avait perdu 2 euros du jour au lendemain avant la mise en vente des actions. De 85 euros l’on est descendu à 9 euros soit un parc nucléaire capable de produire 400 TWh vaut presque rien ou bien moins que la valorisation de facebook ou autre. L’inconséquence et le manque de culture technique de nos dirigeants ainsi que la propension à vouloir se faire élire ou réélire font que nous en sommes à ce Waterloo. Renationaliser EDF au détriment des petits actionnaires soit 16 % qui n’auront que leurs yeux pour pleurer à l’identique d’eurotunnel et sans donner une vision ou un but à cette entreprise ainsi que la possibilité de redresser l’entreprise dont les coups de pioches successif à sa base ont été sciemment organisés ou passés sous silence font que comme dit dans cet article plus personne ne pourra parler de nos errances et malversations plurielles qui nous ont conduit à ce triste constat. Il y aurait plein d’items à développer encore pour être encore plus précis et exhaustif concernant la génèse de cet échec qui nous coutera très cher et pour longtemps.

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